mercredi 16 avril 2008

Zorro

Il est au coin de la rue, il regarde les passants vacants paisiblement à leurs occupations, s'affairant aux négoces de la ville. Peut-être rêve t'il d'une autre vie. Peut-être pense t-il à sa femme avec laquelle il n'a pu passer une seule nuit depuis son mariage, pas même celle de leurs noces.

Des policiers l'aperçoivent, ils ouvrent le feu.

Il sort son arme et se précipite dans son domaine, la vieille ville. La course poursuite commence. Il est l'enfant de ces ruelles, le labyrinthe est la meilleure de ses protections. Les policiers sont des dizaines maintenant à ses trousses, ils virent les étals, mitraillent aveuglément, dégagent sans retenue les passants. Ils sont au cœur de la vieille ville, ils se regardent hébétés, le cavalier de la nuit s'est envolé. Ils sont furieux, ils crient, insultent les marchands, leurs ordonnent de fermer leurs commerces et tabassent les récalcitrants. Un passant prend peur, il court. Des policiers le rattrapent, le jettent au sol et lui tirent dessus. Peut-être plus tard lui demanderont-ils pourquoi il courrait.

Cette fois c'en est trop. La population est excédée, elle se regroupe et fait face à la police. Non. Non, vous ne continuerez pas à nous humilier de la sorte. L'oppression du peuple doit cesser. Maintenant. "Brigades ! Brigades ! Brigades !" Les coups partent, il y a des blessés. Encore.

Je comprends qu'il n'y ait pas de cinéma à Naplouse, quelle utilité puisqu'il suffit de vivre ici pour être dans un film américain. Le cavalier de la nuit ce n'est pas Zorro, désolée. Celui-ci est le chef de la brigade des cavaliers de la nuit, subtile nuance. Ce récit n’est pas un mauvais synopsis, c’est une après-midi à Naplouse.

10ème jour de l'escalade, à toute heure du jour ou de la nuit les affrontements éclatent. Hier à Balata, aujourd'hui dans le centre ville, tantôt les invasions sont palestiniennes, tant tard elles sont israéliennes, elles sont contre les résistants ou contre les manifestants et de façon générale les coups partent sur ceux qui se trouvent au mauvais endroit au mauvais moment.

L'information circule à peine car la censure est absolue. Personne ne connait exactement le nombre de blessés d'un camp ou de l'autre, ni le nombre de personnes arrêtées par l'une ou l'autre des armées. Les plus opprimés s’insurgent et les rangs de la révolte gonflent de jour en jour. Hier le gouverneur de Naplouse à été attaqué, ses gardes du corps ont été blessés et sa voiture à été réduite en cendres. Les manifestations sont réprimées mais cette oppression ne fait qu’accroitre la fureur.

Un cercle de fumée entoure la lune ce soir, elle seule reste claire. Le phénomène est vraiment étrange, elle semble se détacher de notre monde. Si même la lune sombre dans le mélodramatique, alors…

mardi 8 avril 2008

le sens de l'humour palestinien

Il est 18 h 45, je sors de mon dernier rdv de la journée : organisation du camp d'été. Je n'arrive pas à attraper un taxi et comme je me dis que finalement un peu d'exercice me fera du bien, je décide de rentrer à pieds. Je m'engouffre donc dans les ruelles de la vieille ville.

J'entends un coup de feu, un deuxième, j'y prête à peine attention. Je vois des jeunes en veste kaki se diriger dans la direction inverse de la mienne. Wajdi m'appelle, je l'entends à peine: "where are you ? don't go back home by foot... too late" la communication coupe, il n'y a pas de réseau dans la vieille ville. Des cris et de nouvelles explosions retentissent. Des dizaines de jeunes crient "homo": bâtards, comme ils le font d'habitude contre les soldats israéliens, mais je sais que cette fois c'est contre les forces palestiniennes.

Il y a trois jours, suite à un passage à tabac, les résistants se sont enfuis de la prison palestinienne dans laquelle ils sont détenus depuis janvier. Ils s'étaient rendus suite à un accord passé entre les autorités palestiniennes et israéliennes, promettant qu'il n'y aurait plus d'incursion s'il n'y avait plus de résistants. Mais les promesses politiques sont des mots aussi faciles à donner qu'à reprendre et les forces israéliennes se dédissent méticuleusement de tout engagement pouvant mener à un quelconque cessé le feu. Ils n'ont rien à y gagner.

C'est vrai que depuis les explosions s'étaient faites plus rares pendant la nuit. Logique puisqu'ils peuvent désormais pénétrer dans la ville en pleine journée pour exécuter n'importe laquelle de leur cible. A trois reprises le mois dernier ils ont assassiné à bout portant des habitants de Naplouse en pleine journée, sans même le moindre petit couvre feu.

Bref, reprenons le cours de mon récit. Je reçois un message de Wajdi "go home quickly it has fights between the authority and the resistance", sans rire. Enfin, j'arrive saine et sauve à la maison. J'attends Wajdi et me remplis l'estomac en écoutant le concert qui gronde maintenant sévèrement. Wajdi rentre et nous ressortons discrètement (les parents de Wajdi apprécient modérément ce genre d'escapade) dans le but de pouvoir porter secours aux victimes. Les premières ruelles sont absolument désertes mais de la rue principale non entendons un groupe de jeunes scandant "l'autorité sur ma bite" (la version originale est beaucoup plus poétique en arabe m'affirme Wajdi). Nous arrivons jusqu'à eux, une cinquantaine peut-être, défilant au pas sur cette cadence.

Wajdi toujours aussi rassurant me dis «they have Kalachnikov, it's not like the M16, if they shot you, you die immediately". Et "bam", un coup dans notre direction, heureusement seul le flash nous atteint. La situation se calme, nous achevons notre traversée qui aboutit sur la place des martyrs (place centrale de la ville).

J'ai comme un choc : des centaines de soldats palestiniens postés à chacune des entrées de la vieille ville, armés jusqu'aux dents et beaucoup cagoulés. L'un d'entre-eux nous accoste: "vraiment il se passe quelque chose dans la vieille ville ? Je ne suis au courant de rien" nous dit-il. Il a le temps de faire de l'humour au moins. Ils viennent d'envahir un immeuble, celui d'un résistant parait-il. Ils ne tarderont pas à s'attaquer au notre puisque c'est une habitude des autres. Plus loin, un soldat pousse la plaisanterie jusqu'au bout : "erjah" (reculez) nous crie t-il, le mot préféré des forces israéliennes. J'aperçois une famille sur le trottoir aucun doute : c'est bien une invasion.

Nous glissons dans une folie générale, il n'existe plus aucun repère, tout cela est absurde.

Il est maintenant 10 heures, il y déjà pas mal de blessés. A intervalles irréguliers, résonnent grenades ou fusillades et les "Allah Ouakbar" se perdent dans la nuit.

mardi 4 mars 2008

une histoire de loup

Le Loup, le ventre empli de ses 120 victimes en 6 jours, ferma la porte et s’alla coucher dans le lit de la Mère-grand, en attendant le Petit Chaperon rouge...

Mais Madame Condoleezza Rice sera bientôt loin, le loup est prêt et le Petit Chaperon rouge le sait dans cette version palestinienne.

L’ Histoire s’écrira t’elle suivant Perrault ou suivant Grimm, un gentil chasseur viendra t’il ouvrir le ventre de la bête ?

Comme en tous cas ce ne sera pas un Walt Disney, Wajdi et moi nous préparons modestement. On fait le tri du matériel médical qu’il nous reste, celui qu’il nous faudrait, les numéros d’urgences, j’apprends quelques gestes élémentaires de premier secours et je prie pour qu’ils ne me soient jamais utiles.

Et puis la vie reprend.

lundi 3 mars 2008

vue de Naplouse

Une brise soufflant de la terre traverse nos ruelles, pénètre dans nos maisons. On le murmure, on l’espère ou le redoute, on en a la certitude ou la certitude du contraire, mais une odeur d’intifada plane sur la ville.

Les gens sont soucieux, pour leurs compatriotes de l’autre côté ou pour eux-mêmes. Les esprits sont accrochés à ces nouvelles émanant de ces postes de télévisions jamais éteints.

Ceux qui l’espèrent, l’espèrent par désespoir, parce que de toute façon Naplouse se meurt sous le joug de l’occupant. La ville est asphyxiée parce que les check-points ne laissent pas passer l’espoir. Chaque marchandise aussi chinoise soit elle, devient inabordable par la sainteté du sol israélien. Chaque incursion arrache des vies par peine capitale à liquidation directe ou à exécution lente derrière des barreaux, loin, très loin mais pas suffisamment pour que l’on n’entende pas les cris de ceux qu’on interroge. Pas beaucoup à chaque fois, mais à chaque fois, chaque jour, chaque nuit. Chaque humiliation subie, n’enlève pas à cette femme ou à cet homme sa dignité mais elle s’insert dans cette plaie béante et pullulant où la souffrance n’existe que pour protéger de la folie.

Ceux qui la prient cette intifada, la prient pour revoir un jour chaque habitant main dans la main de son voisin, qu’il soit de la vieille ville, d’un camp ou de Rafidia, qu’il soit ou qu’elle soit. Pour que cela cesse.

Ceux qui la redoutent, la redoutent par désespoir. Aussi. Ils ne veulent pas y croire, ils ne veulent pas la voire, ils sont fatigués, épuisés, ils veulent apercevoir un futur, celui que leurs parents n’ont pas eu, que leurs grands-parents n’ont pas eu, celui que leurs enfants voudraient avoir. Ils ne veulent plus.

Rares sont ceux qui tolèrent encore le gouvernement, plus rare encore sont ceux qui osent élever leur voix contre. Les forces de l’ordre palestiniennes sont omniprésentes, omniscientes et omnipotentes. Du moins le paraissent elles, puisque durant la seule semaine passée, à deux jours d’intervalles en plein après-midi et en quelques minutes les forces israéliennes ont pu pénétrer dans la ville, atteindre une à une, trois différentes victimes, les abattre sans sommation et repartir sans être inquiétés. Est-ce parce qu’ils furent respectueux des signaux de signalisation qu’aucun agent n’a eu l’audace de protéger la population ou les feux furent-ils mis au vert ? A Naplouse on ne pose plus ce genre de question depuis des semaines.

Je me rends compte que j’ai moi aussi été prise dans la perfidie de notre quotidien, parce que je n’ai pas écrit depuis des semaines alors que finalement il y a tant à dire. Les derniers combattants de la résistance ont déposés leurs armes sous la pression du gouvernement et d’une partie de la population. Ils sont enfermés depuis bientôt un mois dans les prisons palestiniennes, ils se sont rendus, se sont évadés, ont été ré-arrêtés. Quelques rumeurs courent sur la prise d’une partie de la ville pour l’installation d’une colonie israélienne, comme ce fut le cas à Hébron après le désarmement des combattants. Durant ce dernier mois, je n’ai aucune idée du nombre exact de naplousis arrêtées par les forces israéliennes, entre 100 et 150 peut être. Chaque matin les informations locales comptabilisent les pertes de la nuit, c’est comme ça, comme une fatalité, on en parle un peu, à peine et chacun continue sa journée, parce qu’il le faut bien.

Ce matin, comme hier la place principale de Naplouse s’est noircie de monde en solidarité avec les palestiniens de Gaza. Aujourd’hui plus qu’hier. Peut être parce que maintenant on ne compte plus le nombre de victimes ayant succombées durant les dernières 48 heures, mais le nombre de nourrissons ou d’enfants que l’on enterre.

mardi 8 janvier 2008

pourquoi les poubelles étaient elles éventrées ?


Pourquoi les poubelles étaient elles éventrées ?

Cela fait maintenant deux jours que l'invasion a pris fin. Les invasions nocturnes quotidiennes ont donc repris normalement leur cours.

Hier fut une journée que chacun a consacré à visiter ses proches, à s'enquérir de la situation des un et des autres, à aider à réparer ou nettoyer.

Apercevoir les militaires de mon immeuble descendre leurs poubelles m'avait amusé mais il semble que beaucoup de Naplousis n'aient pas eu notre chance.

Le sadisme dont les soldats ont fait preuve dépasse l'entendement. Une famille de 6 personnes (un couple et leurs 4 enfants) habitant un immeuble voisin a été enfermée pendant les trois jours dans une seule pièce, ils ont été privés de nourriture pendant que leurs occupant jetaient leur restes à leurs pieds, aucune cigarette ne leur a été autorisée, il leur a fallu supplier pour chaque passage aux toilettes... Lorsqu'ils ont enfin été libérés, leur maison était couverte de détritus, de débris de verres. Leurs toilettes étaient débordantes d'excréments et pour cause : elles avaient été bouchée sciemment à l'aide d'une serviette.

Des histoires comme celle-ci, lorsqu'on habite Naplouse, on en entend des dizaines, des centaines mais comme je n'ai pas grandit ici, il y a encore tant qu'il me reste à comprendre.

En rentrant chez moi, samedi soir j'ai commencé à m'interroger sur ces fameuses poubelles éventrées en bas de chez moi. Pourquoi répandre de cette façon dans la rue des ordures qu'on a prit de temps de ramasser et de déposer dans des bennes ? Tout en me posant cette question, il me revenait en mémoire ces gamins qui tournaient autour.

J'ai finit par demander à Wajdi qui a confirmé mon intuition. "Pourquoi penses-tu qu'ils fouillaient dans ces poubelles ?" m'a-t-il demandé, "je ne sais pas, par curiosité peut-être" me suis-je risquée, "ils fouillent dans les poubelles parce qu'ils ont faim, ils cherchent des restes de sandwichs ou de biscuits laissés".

J'ai eu envie de vomir, de pleurer, de hurler. Ils vivent en face de chez moi ces petits. Comment ne m'en suis-je pas rendu-compte jusqu'à aujourd'hui ? Même en les voyant tourner autour des bennes, je n'ai pas compris. Devant mes yeux, il y avait des gosses crevant de faim et je n'ai pas vu. Je n'ai pas vu parce que c'est hors de mon entendement tout simplement. Alors comment puis-je vous l'expliquer ?

Derrière les "chiffres officiels" se cachent tellement d'histoires et tellement d'histoires ne sont pas inclues dans les chiffres officiels.

Invasion de Nablus du 3 au 6 Janvier 2007.

At least 38 person had been injured (sources: UPMRC), the Governor of Nablus Jamal Moheisen, declared the number of wounded 40, including 1 critical case. All the injured were civilians, at least 4 are children and 1 ambulance driver.

More than 40 persons had been taken to the Israeli prison during the invasion. Six of them were from the resistance the others were civilians, including one paramedic from medical relief and one from the red cross. The head of the voluntary work in Medical Care Committee in Nablus had been arrested.

Shaer Sa'ed -head of Palestinian workers Union- estimates that the damages of this invasion will cost at least 40 millions NIS to the municipality of Nablus.

samedi 5 janvier 2008

fin de l'invasion... ou pas



Fin de l’invasion… ou pas

Ce matin, Thaer et sa famille, ont fuit l'immeuble malgré le nombre encore supérieur de militaires et l'élargissement de la zone d'invasion.

Wajdi les accompagnait.

Il est revenu environ deux heures plus tard avec une équipe médicale. Ils étaient complètement épuisés et assoiffés.

De justesse, ils venaient de rescaper une femme et ses trois enfants. Une bombe lacrymogène avait été lancée dans leur appartement, comme celui-ci est à moitié enterré, la fumée les avait encerclés en quelques secondes, les aveuglant et les asphyxiant. De l'oxygène pour les enfants a suffit mais leur mère, qui est restée plus longtemps exposée, parce que les urgentistes ne parvenaient pas à la retrouver, est dans un état critique.

Le docteur de l'équipe, une jeune diplômée, a examiné ma belle mère. Ce fut un soulagement pour nous car ces derniers jours sa santé était préoccupante. Finalement c'est une simple réaction allergique, probablement due aux gaz, qui avait déclenché une crise d'asthme. En attendant la fin de l'invasion un peu de ventoline devrait la calmer. Ils nous ont fournit les médicaments et du pain et sont repartis.

Des fenêtres, des habitants les appelaient, ils n'ont pu en secourir que quelques uns. Sur 9 familles qu'ils ont visitées les 9 nécessitaient des soins.

A 14h45, les soldats qui occupaient l'appartement de Thaer ont commencé à descendre des dizaines de sacs et de cartons, j'en ai même vu descendre les poubelles. Dix minutes plus tard, plus un bruit. En un instant nous ouvrons tous nos portes "ils sont partis ?" "ils sont partis !!" On entendrait presque des youyous de victoires, les petits se ruent dehors, dévalent les escaliers en hurlant. Les adultes ahuris sortent sur les paliers, demandent des nouvelles les uns aux autres. J'aperçois ma belle mère faire une prière que je sais être de remerciement. Mon beau-père entre dans l'appartement de Thaer "c'est vide", nous entrons tous. Un subtil parfum, mélange de merde, de gaz et de rance nous empoigne. Le spectacle est désolant. Je pense à ce que j'aurais ressentit si j'avais retrouvé dans cet état notre appartement, notre chambre dont nous venons de finir la décoration.

Petit à petit nous voyons les autres véhicules quitter notre rue puis notre quartier. Mon beau-père est inquiet pour son magasin, alors Wajdi et moi sortons pour aller constater les dégâts.

Nous croisons beaucoup de gens en pyjamas venus s'enquérir de la santé de leurs proches, de l'état de leurs commerces. Les rues sont couvertes de détritus, d'eau, de cartouches vides. L'odeur du gaz est si tenace qu'elle nous prend encore la gorge et nous brule les yeux. De nombreuses portes ont été explosées, la plupart des stores des magasins ont été détruits vomissant leurs marchandises. Une bonne étoile veille sur nous, le magasin de mon beau-père est intact.

En moins d'une demi-heure, les ruelles de la vieille ville sont noires de monde. J'entends crier "Allah Ouakbar" et je vois défiler des dizaines de jeunes courant et applaudissant. Wajdi m'indique qu'ils sont venus fêter la poignée de résistants qui ont survécu. Je n'aime pas ces mouvements de foules, je commence à m'interroger. Pourquoi l'armée israélienne a-t-elle quitté la ville en plein milieu de l'après midi et en quelques minutes ? Je suis prise de panique, c'est un piège j'en suis sure. Je veux rentrer.

De retour chez nous, nous trouvons les deux frères de Wajdi et sa sœur venus nous embrasser. Quelques minutes à peine s'écoulent et Majed reçoit un coup deléphone de sa femme, restée chez eux dans les hauteurs de la ville. Les soldats redescendent, deux de leurs voisins sont blessés.

C'était il y a une heure et demie. Maintenant, Naplouse est de nouveau vide et silencieuse.

vendredi 4 janvier 2008

34 ème heure d'invasion




Comme prévu les parties de cartes ont du succès, surtout depuis que l'électricité à été coupée. Les poubelles s'entassent, les enfants s'impatientent, les vivres diminuent, ma belle mère est de plus en plus fatiguée, les tensions dues à la vie en communauté et l'enfermement augmentent.

En clair : 34ème heure d'invasion.

Aujourd'hui une quarantaine de blessés, le même nombre d'arrestations.

Enfin ne nous plaignons pas, nous bénéficions d'un large choix de divertissements. Nous profitions d'un très spécial "son et lumière", les feux de la rampe sont braqués sur nous...
Plus de lumière, plus de télévision... Nos nouveaux colocataires ont la solution, grâce un super projecteur illuminant toute la vieille ville, quelques fusées de détresse et autres fumigènes colorés. Différentes pétarades font office de bouquet final comprenant diverses sonorités, rythmes et vibrations, si ce n'est que le feu d'artifice s'éternise un peu. Comme en plus nous avons la chance d'être les voisins d'un "QG" semble-t-il, nous profitons des allées et venues de toutes les bidasses du coin, parfois de leurs chiens, de leurs innombrables cartons...

Ce spectacle n'est jamais sans provoquer de nombreuses émotions chez nous : si les cartons montent "ils vont rester encore longtemps", si les cartons descendent "ils sont sur le point de partir". Quand un fourgon arrive, nous trépidons "il est venu tous les chercher", si quinze militaires en descendent "ils ramènent des renforts, ça sent pas bon". Comme nous les avons entendu planter des clous une bonne partie de la nuit, ça a nourrit nos polémiques "ils doivent installer leurs équipements informatiques", "ils peuvent tout contrôler d'ici, ils enregistrent les téléphones", "ils ont des espèces de gros radar, je les ai vu !". Bien sur nous avons entretenu le sempiternel "mais combien ils sont là dedans ?" car leur décompte à le grand intérêt de nous occuper. Vraisemblablement, alors qu'ils étaient une petite dizaine hier matin ils sont environs une trentaine maintenant.

Le scénario est bien rodé, il est le même que celui d'El Ain il y a quelques semaines, je reconnais les mêmes étapes. Quelques nuances seulement, les maisons de la vieille ville étant toutes plus ou moins collées les unes aux autres, certaines familles se retrouvent né à né avec des soldats venus du ciel.
En tous cas venant d'un autre monde, un monde où on n’a aucune pitié, où on empêche les ambulances de venir chercher les blessés, où les mères doivent supplier pour récupérer les biberons de leurs bébés, où on refuse aux familles de s'enfuir. "Ça", c'est ce que mes yeux ont constatés en restant chez moi, alors ce qui se passe ailleurs...

Notre matinée à été consacrée aux négociations consistant à récupérer les médicaments de la petite dernière de Thaer (notre voisin réfugié chez nous), les biberons, les couches. Thaer voulait partir se réfugier chez ses parents, mais sa carte d'identité était aussi captive que son appartement. Chacun notre tour, nous avons essayé de l'obtenir. Ma tentative fut assez comique. J'ai commencé par me recoiffer et me brosser les dents "tu ne veux quand même pas essayer de les draguer ?" me demande Wajdi, "mais non, mais ça peut jouer...". Bon, j'allume une cigarette pour contenir ma nervosité, une seconde, je prépare mon plaidoyer, fume une troisième cigarette et je sors. Je sonne, pas de réponse, je sonne à nouveau et j'attends. Wajdi ouvre notre porte:

"- tu as sonné ?

-oui
-il n'y a pas d'électricité, ils ne risquent pas de t'entendre !"

Je frappe, quelques secondes plus tard un soldat qui n'ouvre même pas me demande qui je suis :

"-je suis la voisine, je, je... (je perds mon anglais) je voudrais récupérer la carte d'identité du locataire de cet appartement, parce que...

- plus tard

- c'est parce qu'avec sa femme et ses trois enfants, ça devient un peu serré chez nous, alors ça nous aiderait

- ...

- il y a quelqu'un ?

- ..."

Finalement en début de soirée, ils nous l'ont rendu en même temps que l'électricité. Mais de toutes façons il était trop tard pour essayer de partir, du coup nous sommes encore 9 dans un F3 pour la nuit.

L'avantage de vivre avec Wajdi et sa famille, c'est qu'ils ont l'habitude. Tout est prévu pour les cas d'urgence : un sac de 10 kilos de farine, un de riz, deux bouteilles de gaz d'avance, de l'eau, des cigarettes, des biscuits secs. Force est de constater que ça nous a été bien utile aujourd'hui, comme par hasard la bouteille de gaz du réchaud et celle du chauffage se sont trouvées vides en même temps. Nous n'avions plus de pain (base de l'alimentation), alors la maman de Wajdi s'est mise aux fourneaux ce matin : du pain et du zaatar et le petit déjeuner était prêt pour tout le monde !

Dans l'après-midi un groupe d'urgentistes est venu nous apporter du pain et vérifier si nous nous portions bien. Ça m'a donné une impression bizarre, il y a quelques semaines j'étais à leur place. Je pourrais aussi être à la place de Thaer, ils occupent son appartement, ça aurait pu être le mien.

Il faut dire que mon voisin n'a pas tellement de chance. Le mois dernier, il a fait importer de Chine tout un ensemble de composants électroniques pour son commerce de téléphones portables. Depuis prêt de 30 jours le container est bloqué aux douanes portuaires car il a été déclaré non-conforme. Pour chaque journée, l'espace qu'il "loue" pour ses produits lui coûte 400 euros et naturellement ils refusent de renvoyer le paquet.

Obtenir un salaire relève presque du miracle ici, qu'on soit commerçant, artisan, agriculteur ou qu'on travaille dans l'administration il y a toujours quelque chose : les douanes, les check-points, les invasions, les réquisitions, les aléas des soutiens économiques extérieurs.

Peu avant l'Aïd, le frère de Wajdi qui fabrique des meubles d'intérieur, a reçu une commande d'un salon de huit places. C'était inespéré, depuis des semaines il n'avait rien vendu, alors pendant une semaine il a travaillé sans relâche. Le jour de la livraison, après avoir attendu des heures au check point d'Howara, il s'est vu refuser le passage "les livraisons de marchandises sont désormais interdites ici". Il a rebroussé chemin, il a fait un détour et est passé par un autre check point. Quelques minutes avant d'arriver à destination il a été stoppé à nouveau : "vous ne pouvez pas aller plus loin, des collons attaquent les villageois" "nous vous interdisons l'accès pour votre sécurité". La location du camion et l'essence une journée de plus lui sont revenus à 800 shekels, la marge qu'il aurait du gagner.

Je ne comprends même pas l'intérêt stratégique de ces invasions. Qu'ils se rassurent, ici on crève déjà.